Zones blanches ADSL : les 3 départements les plus touchés

4 mars 2010 à 13h19
- Mis à jour le 5 novembre 2019 à 21h58 -

Analyse de la fracture numérique dans les départements de la Lozère, de la Corrèze et de l'Aveyron.

En France, 98% de la population est théoriquement éligible à l'ADSL. Mais d'un département à l'autre, la situation est très hétérogène. De fortes disparités apparaissent entre les territoires urbains et ruraux d'une part, et entre les départements qui ont lancé des réseaux d'initiative et ceux qui ne l'ont pas fait d'autre part. Si les inégalités numériques ont été évoquées à de nombreuses reprises sur le web, peu de données chiffrées illustrent concrètement la situation. Ariase tente aujourd'hui d'apporter des éléments d'information.

D'après nos constations, les 3 départements métropolitains les plus touchés par les zones blanches sont la Lozère, la Corrèze et l'Aveyron. Pour chacun de ces départements, nous allons faire un bilan global en évaluant la superficie géographique que représentent les zones blanches ADSL (données obtenues via les cartes isodébits Ariase), et en croisant des statistiques issues de la base de données Ariase et France Télécom (dégroupage/ couverture ADSL).

La Lozère

fracture numérique

Département le moins peuplé de France et affichant une très faible densité (15 habitants au km²), la Lozère est le département le moins bien loti en ce qui concerne les zones blanches ADSL. En se basant sur les données recueillies par le biais de notre carte isodébit, 31% du territoire de la Lozère serait inéligible à l'ADSL (affaiblissement de ligne supérieur à 78dB). Attention, on ne parle pas du taux de lignes inéligibles à l'ADSL mais de la superficie concernée par les zones blanches. L'explication de ce très fort taux est à rechercher du côté de la géographie locale caractérisée par de nombreuses forêts (couvrant 45% du département) et des hauts-plateaux.

En terme de couverture géographique, la situation de la Lozère est complexe. Qu'en est-il du côté des équipements ADSL et des lignes des internautes ? On recense 62 centraux téléphoniques, tous équipés pour l'ADSL et le ReADSL. Le chiffre est peu élevé en comparaison avec d'autres départements mais c'est largement suffisant pour relier au réseau France Télécom les 76 000 habitants de la Lozère. En revanche, la situation de la Lozère se caractérise, d'une part, dans le faible taux d'équipements de noeuds de raccordement "fibrés" équipés pour l'ADSL2+, et d'autre part, dans la part très importante de NRA de petite taille.

Avec seulement 25 des 62 centraux disposant d'un réseau de collecte en fibre optique, moins de 70% des lignes téléphoniques de la Lozère sont raccordées à un NRA équipé d'un DSLAM ADSL2+ (jusqu'à 20Mbits). La situation est paradoxale en Lozère car selon nos informations, 60% des lignes téléphoniques ont un affaiblissement inférieur à 30dB (et donc théoriquement éligibles à l'ADSL2+) alors que la moyenne nationale est plus près de 45%. Si davantage de NRA étaient équipés ADSL2+, de nombreux habitants profiteraient d'une montée en débit conséquente. Par ailleurs, on dénombre uniquement 9 NRA capables d'accueillir chacun plus de 1000 lignes. A titre de comparaison, la part des NRA de "petite taille" (0-1000 lignes) est de 85% en Lozère contre 56% en France.

Conseil Général de la Lozère

Conséquence immédiate de la faible densité de la population et des réseaux, la Lozère n'attire pas les opérateurs alternatifs. Les tous premiers dégroupages sont intervenus en janvier 2010 avec SFR. Le dégroupage ne concerne d'ailleurs toujours pas la plus importante ville du département (Mende) !

Comment le Conseil Général de Lozère peut-il améliorer la situation ? Il n'est pas inutile de rappeler toute la difficulté de lutter contre la fracture numérique à l'échelon d'un département quand la population lozérienne ne dépasse pas celle d'une commune comme La Rochelle ! Le CG48 est parti prenante de la délégation de service public de "l'Autoroute numérique A75". Néanmoins, il semblerait qu'actuellement la fibre optique qui transite sur l'A75 ne serve que de dorsale : les points de sortie qui irriguent la Lozère ne sont pas ou peu utilisés.

L'initiative qui devrait faire bouger les lignes (sic !) vient plutôt du Conseil Régional de Languedoc Roussillon dont dépend administrativement la Lozère. Sous l'égide du président de la Région, George Frêche, un partenariat public-privé (PPP) a été signé avec France Télécom pour que tous les habitants disposent d'une connexion 2Mbits grâce à l'installation de liaisons WiFi et de NRA-ZO.

Peu peuplé et loin des principaux réseaux, le département de la Lozère est victime de l'atomisation de sa couverture ADSL. La dispersion et la part importante des centraux téléphoniques de petite taille limitent considérablement le déploiement du haut-débit chez les particuliers et les entreprises. La mise en oeuvre de solutions techniques visant à éliminer les zones blanches ne suffira pas. Pour devenir attractive, la Lozère devra tout simplement être en mesure de fournir davantage de débit et de services aux internautes.

La corrèze


A quelques encablures de la Lozère, la Corrèze est le second département le plus touché par les zones blanches en France. Selon les données extraites de nos cartes isodébits, 25,79% du territoire de la Corrèze serait concerné par l'inéligibilité à l'ADSL.

Avec une population de 240 000 habitants et une densité de 41 habitants au kilomètre carré, la Corrèze est un départemental rural intégré à la région Limousin. 130 centraux téléphoniques, tous équipés pour l'ADSL et le REaDSL, couvrent le département. A peine la moitié sont compatibles avec l'ADSL2+. Mais ce ratio n'est pas trop gênant dans la mesure où les 62 NRA ADSL2+ concentrent près de 83% des lignes de Corrèze.

77% des noeuds de raccordement d'abonnés de Corrèze ont une capacité inférieure à 1000 lignes. Comme en Lozère, ce chiffre est très nettement supérieur au ratio national (56%). A l'inverse, on trouve logiquement très peu de NRA d'importance. Les 3 plus gros sites sont situés dans les deux seules zones denses de la Corrèze : Brive-la-Gaillarde et Tulle.

Conseil Général de la corrèze

Concernant la répartition des lignes par tranche d'affaiblissement, la Corrèze est globalement dans la moyenne nationale, à l'exception notable des lignes ReADSL dont l'affaiblissement est supérieur à 70dB (5,01%) et celles qui dépassent le plafond d'éligibilité fixé à 78dB (8,17%). D'après nos calculs, une ligne téléphonique sur 12 ne serait donc pas éligible à l'ADSL en Corrèze.

Grâce à l'intervention de Conseil Régional du Limousin, la situation de la Corrèze s'est améliorée depuis 2008. La signature d'une délégation de service public avec Axione a permis de créer un vaste réseau régional baptisé Dorsal. Parmi les mesures prises pour résorber les zones blanches, citons l'installation de stations WiMax qui fournissent une connexion jusqu'à 2Mbits à plusieurs centaines d'habitants.

En parallèle à la couverture des zones blanches, le syndicat Dorsal a favorisé l'ouverture à la concurrence. Grâce à sa position d'opérateur d'opérateur, Dorsal loue ses infrastructures aux fournisseurs d'accès. En Corrèze, 43 NRA (couvrant 73% des lignes du département) sont ainsi dégroupés par SFR par exemple (mars 2010).

Le bilan pour la Corrèze ? Une bonne partie des zones blanches ADSL est aujourd'hui couverte par la technologie WiMax. Mais cela ne règle ni la question de la montée en débit, ni celle de l'accès à la TV sur IP. Pour cela, il faudra attendre la fibre optique jusqu'au sous-répartiteur (un test est justement mené à Yssandon en Corrèze), le FTTH (pour tous dans 20 ou 30 ans ?) ou bien l'amélioration des offres d'accès par satellite. Du côté du dégroupage, la Corrèze est plutôt bien lotie mais la diversité n'est pas encore au rendez-vous. Hormis Brive et Tulle, SFR est le seul opérateur de dégroupage pour les internautes.

L'Aveyron

Après un département en région Languedoc-Roussillon, et un autre en région Limousin, notre top 3 des départements les plus touchés par les zones blanches se déplace en Midi-Pyrénées, et plus précisément dans l'Aveyron. Exactement comme la Lozère et la Corrèze, l'Aveyron dispose d'une population réduite, et largement dispersée. La densité de population n'est que de 31 habitants au km². Les 240 000 aveyronnais se répartissent dans plus de 300 communes.

Les données Ariase établissent à 12,68% la superficie du territoire aveyronnais sur lequel l'ADSL n'est pas disponible. Comparé aux taux de la Lozère et de la Corrèze, la situation est donc moins dégradée dans l'Aveyron même si l'on reste encore loin de la moyenne nationale (4,5%).

Aveyron

Le réseau France Télécom de l'Aveyron se compose de 175 NRA tous équipés pour l'ADSL et le ReADSL. Un seul tiers des centraux est équipé pour l'ADSL2+. Plus d'une centaine de NRA - représentant 25% des lignes de l'Aveyron - est donc situé en zones grises où les internautes disposent seulement d'une offre "moyen-débit".

Et pourtant, la part des lignes dont l'affaiblissement est inférieur à 20dB est plus élevée en Aveyron (39%) qu'en France (30%). Cela n'empêche pas l'Aveyron d'être mal classé sur le taux de lignes inéligibles à l'ADSL. 7,5% des foyers du département seraient situés en zone blanche, contre moins de 3% pour la moyenne nationale.

La ruralité et la topographie de l'Aveyron (ses vallées, ses plateaux) expliquent en bonne partie ces données. Les seules véritables zones denses du département sont concentrées autour de Rodez (24000 hab), Millau (22000 hab) et Villefranche-de-Rouergue (12000 hab).

La communauté d'agglomération de Rodez et le CG12 ont tous les deux signé une délégation de service public avec Altitude Infrastructure. De ce partenariat est né le réseau Net Aveyron qui repose sur une boucle de fibre optique et 80 stations WiMax dédiées aux zones blanches ADSL.

Grâce à Net Aveyron, le dégroupage a démarré dans l'Aveyron. Une douzaine de centraux téléphoniques sont actuellement équipés par SFR et/ou Free (mars 2010). Près d'un tiers des lignes du département - branchées sur les plus gros centraux - sont concernées. Il faudra néanmoins beaucoup de temps pour que le dégroupage dans l'Aveyron atteigne un niveau identique à celui du pays. La part des lignes où le dégroupage est possible reste deux fois plus élevée en France que dans l'Aveyron.

Cette étude de cas sur les 3 départements les plus touchés par les zones blanches met en lumière de multiples fractures numériques. La plus problématique - qui est aussi la plus politique et la plus médiatique - concerne bien entendu l'inéligibilité à l'ADSL.

L'ADSL est une telle évidence pour la majeure partie de la population française que l'on oublie que des dizaines de milliers d'internautes sont privés d'accès à Internet haut-débit. Notre Top 3 n'inclut que des départements ruraux. Loin de nous l'idée de stigmatiser la France des campagnes.

Mais à l'évidence, les territoires les moins peuplés, et dont la géographie complique le passage des réseaux (routiers et télécoms), sont davantage défavorisés. Cette problématique ne s'arrête d'ailleurs pas à l'ADSL. On la retrouve aussi pour la TNT, la téléphonie mobile, et la 3G.

carte isodébit de la Corrèze carte isodébit de la Corrèze
 

A gauche, les zones blanches (en bleu/vert) dominent la Corrèze par rapport à un département bien couvert comme le Bas-Rhin à droite.

La seconde fracture dont souffrent les départements de la Lozère, de la Corrèze et de l'Aveyron est liée à la question des débits et des services. Alors qu'une part importante de leur territoire est déjà situé en zone blanche ADSL, ces 3 départements disposent d'une couverture ADSL en deçà du ratio national.

Le nombre de centraux téléphoniques équipés pour l'ADSL2+ (permettant des débits jusqu'à 20 Mbits) et pour la TV d'Orange est sensiblement plus faible en Lozère, Corrèze et Aveyron que dans le reste du pays. Et pourtant, nombre de lignes téléphoniques de ces départements sont théoriques éligibles à ces services puisque leur affaiblissement est inférieur à 30/40dB. Les NRA sont donc bien équipés pour l'ADSL mais les réseaux de collecte ne sont pas suffisamment fibrés, limitant d'office le débit maximum à un maigre 2Mbits.

Conséquence directe de la prévalence des zones blanches (pas d'adsl) et grises (adsl limité à 2Mbits), le dégroupage n'avance pas ou peu. Le dynamisme de la concurrence s'en trouve fortement atténué puisque les opérateurs alternatifs ne peuvent proposer que des offres ADSL (éventuellement avec ligne téléphonique incluse) en louant intégralement le réseau France Télécom.

L'intervention publique - via la mise en place de réseaux d'initiative publique - améliore heureusement la situation des habitants de la Lozère, de la Corrèze et de l'Aveyron. Mais malgré les investissements consentis pour couvrir les zones blanches, le fossé séparant les départements les mieux lotis et ceux qui subissent le plus la fracture numérique ne cesse de s'élargir.

La nécessaire montée en débit qu'exigent les nouveaux usages d'Internet se traduit actuellement par le déploiement de la fibre optique jusqu'à l'abonné (ou jusqu'à l'immeuble) dans les zones denses. S' il est utopique d'évoquer une quelconque égalité numérique - certes désirable mais ô combien irréalisable en l'état actuel des choses - une solution intermédiaire pragmatique (fibre optique jusqu'au NRA voire même jusqu'au sous-répartiteur), amorcerait en revanche un début de "guérison" pour réduire la fracture durement ressentie dans ces départements.

Se posent alors de nombreuses questions sur le financement des opérations, le rôle de chacun (France Télécom, FAI, ARCEP, collectivités) et la cohérence des déploiements par rapport aux particularités de chaque territoire. A l'heure où Internet est aussi vital que l'électricité ou l'eau courante, et que l'attractivité d'un département dépend de plus en plus de son éligibilité au (très) haut-débit, il est urgent que les Kilo se transforment en Mega, que le "haut-dépit" des uns devienne finalement le haut-débit pour tous.

 

Réseaux